Les itans d’Exu présentent un Orixá indispensable à la circulation de l’axé. Exu ouvre les chemins, garde les passages, transporte les messages et rend possibles les échanges entre les êtres humains, les Orixás et les différents espaces de l’existence.
Exu est associé à la parole, au mouvement, aux carrefours, à la transformation et à la réciprocité. Rien ne commence véritablement sans que la communication soit établie, et Exu est celui qui permet cette mise en relation.
Exu ne représente pas le diable et ne constitue pas l’incarnation du mal. Cette assimilation vient principalement de lectures coloniales et chrétiennes qui ont interprété ses symboles selon une conception étrangère aux traditions africaines. Exu peut construire ou défaire, rapprocher ou séparer, ouvrir ou fermer un passage. Ses itans montrent surtout que toute parole, tout échange et toute décision produisent des conséquences.
Exu Orixá et les entités appelées Exus : dans le Candomblé, Exu est un Orixá. Dans l’Umbanda, le nom Exu désigne également des entités spirituelles qui travaillent comme gardiens, messagers et protecteurs. Ces entités, ainsi que les Pombagiras, ne doivent pas être automatiquement confondues avec l’Orixá Exu. Les traditions peuvent établir des relations entre eux, mais il s’agit de catégories spirituelles différentes. Cette distinction permet de comprendre Exu sans le réduire aux images populaires qui lui ont été attribuées.
Laroyê Exu ! Exu é Mojubá !
Les récits présentés
Itan d’Exu et d’Oxalá
Exu reçoit la garde des carrefours
Exu parcourait le monde sans posséder de terre, de richesse ni de fonction particulière.
Un jour, il arriva auprès d’Oxalá. Celui-ci façonnait les êtres humains et recevait de nombreux visiteurs. Certains restaient quelques jours, observaient son travail, puis repartaient sans avoir véritablement appris.
Exu, lui, demeura auprès d’Oxalá pendant seize années.
Il posait peu de questions, mais observait attentivement chaque geste. Il apprit comment Oxalá façonnait les différentes parties du corps et comment il transmettait la vie aux êtres qu’il créait. Exu aidait également le vieil Orixá dans son travail.
Avec le temps, les visiteurs devinrent si nombreux qu’Oxalá ne pouvait plus interrompre constamment son ouvrage pour les recevoir et recueillir leurs présents.
Il demanda alors à Exu de s’installer au carrefour conduisant à sa demeure. Exu devait accueillir les visiteurs, recevoir leurs offrandes et empêcher les personnes mal intentionnées de poursuivre leur chemin.
Exu accomplit sa fonction avec vigilance. Il transmettait les présents à Oxalá, orientait ceux qui arrivaient et protégeait l’accès à sa maison.
Pour le récompenser, Oxalá lui accorda la garde des carrefours et des passages. Désormais, ceux qui souhaiteraient parvenir jusqu’à lui devraient d’abord reconnaître la présence et le travail d’Exu.
Exu établit sa demeure au carrefour et devint le gardien de ce qui entre, de ce qui sort et de ce qui passe d’un espace à un autre.
Ce que cet itan peut nous enseigner : Exu n’obtient pas sa fonction par hasard. Il l’acquiert grâce à la patience, à l’observation et au service. Le carrefour n’est pas uniquement un lieu où plusieurs routes se rencontrent : il représente le moment du choix et le passage entre différentes possibilités. Avant de poursuivre son chemin, chacun doit reconnaître les relations et les responsabilités qui rendent son déplacement possible.
Itan d’Exu, d’Orunmilá et d’Ogum
Exu obtient le droit de manger le premier
Exu possédait un appétit sans limites.
Il mangea d’abord les aliments qu’il préférait. Puis il consomma les animaux, les céréales, les fruits, les ignames, les boissons et les noix sacrées. Plus il mangeait, plus sa faim augmentait.
Lorsqu’il ne resta presque plus rien, il commença à dévorer les arbres, les pâturages et tout ce qu’il rencontrait. Sa faim menaçait désormais la terre, les êtres humains et les Orixás eux-mêmes.
Orunmilá comprit qu’il fallait l’arrêter. Ogum intervint et mit fin à son existence terrestre, mais la faim d’Exu ne disparut pas pour autant.
Bien qu’invisible, Exu continuait à réclamer ce qui lui revenait. Les récoltes dépérissaient, la nourriture disparaissait et les habitants commencèrent à souffrir.
Un prêtre consulta alors l’oracle d’Ifá. Celui-ci révéla qu’Exu ne pouvait pas être simplement supprimé ou oublié. Sa présence devait être reconnue et sa faim satisfaite avec mesure.
Orunmilá établit donc que, lorsqu’une offrande serait destinée aux Orixás, Exu recevrait sa part en premier. Une fois reconnu et nourri, il permettrait à l’échange de se poursuivre et aux autres Orixás de recevoir ce qui leur était destiné.
C’est ainsi qu’Exu obtint le privilège d’être servi avant les autres.
Ce que cet itan peut nous enseigner : la faim d’Exu ne doit pas être comprise uniquement comme un besoin de nourriture. Elle représente aussi le mouvement incessant du désir et de l’échange. Ce qui est indispensable au fonctionnement d’une communauté ne peut pas être ignoré. Donner sa part à Exu signifie reconnaître l’intermédiaire, respecter l’ordre de la transmission et ne pas vouloir recevoir sans commencer par donner.
Itan d’Exu et de l’oracle d’Ifá
Exu apporte l’oracle d’Ifá aux êtres humains
À une époque ancienne, les êtres humains avaient cessé de s’intéresser aux Orixás.
Les offrandes se faisaient rares et la communication entre l’Aiyê, le monde des vivants, et l’Orun, le monde spirituel, s’affaiblissait. Privés de conseils, les humains ne comprenaient plus les difficultés qu’ils traversaient ni les conséquences de leurs décisions.
Les Orixás cherchèrent une manière de rétablir le lien.
Exu prit la route. Il consulta plusieurs puissances avant d’apprendre qu’il existait un savoir capable d’aider les humains à reconnaître les chemins placés devant eux.
Il reçut seize noix de palmier et apprit qu’elles étaient liées aux seize premiers Odus. Pour en comprendre les significations, Exu dut parcourir le monde, écouter les récits, recueillir les conseils et apprendre les enseignements associés à chacun des signes.
Son voyage dura longtemps.
Exu rassembla progressivement les histoires et les connaissances qui permettaient d’interpréter les chemins de l’existence. Lorsqu’il eut terminé son apprentissage, il retourna auprès des Orixás et leur présenta le savoir qu’il avait recueilli.
Ce savoir fut ensuite transmis aux êtres humains. Grâce à l’oracle, ils purent mieux comprendre les situations qu’ils traversaient, reconnaître certains dangers et chercher les moyens de rétablir l’équilibre.
Ainsi, selon cet itan, Exu participa à la transmission de l’oracle d’Ifá aux êtres humains. Orunmilá demeure le maître du savoir divinatoire, tandis qu’Exu rend possible la circulation des questions, des signes, des réponses et des prescriptions.
Ce que cet itan peut nous enseigner : la connaissance ne vient pas sans déplacement, écoute et apprentissage. Exu ne reçoit pas toutes les réponses en un seul instant : il doit parcourir de nombreux lieux et réunir des enseignements dispersés. L’oracle ne remplace pas la décision humaine. Il révèle des chemins, des tendances et des conséquences possibles, mais chacun demeure responsable de la manière dont il accueille et applique les conseils reçus.
Itan d’Exu et du bonnet aux deux couleurs
Exu et les deux amis
Deux cultivateurs étaient liés par une profonde amitié. Leurs champs se trouvaient côte à côte et ils travaillaient chaque jour sur des terres voisines.
Ils affirmaient que rien ne pourrait jamais les séparer.
Un jour, Exu passa sur le chemin qui divisait leurs deux champs. Il portait un bonnet dont un côté était rouge et l’autre blanc.
L’un des cultivateurs ne vit que le côté rouge. L’autre ne vit que le côté blanc.
Plus tard, les deux amis parlèrent de l’étranger qui avait emprunté le chemin.
Le premier déclara que l’homme portait un bonnet rouge. Le second affirma qu’il était blanc.
Chacun était certain d’avoir raison. Aucun ne voulut entendre que l’autre avait peut-être observé une face différente du même objet.
La discussion devint une dispute. Les paroles blessantes furent suivies par la colère et la violence. Leur ancienne amitié disparut parce que chacun prétendait posséder seul toute la vérité.
Exu revint alors et leur montra le bonnet.
Un côté était effectivement rouge et l’autre blanc. Tous les deux avaient décrit correctement ce qu’ils avaient vu, mais chacun s’était trompé en croyant que sa vision était la seule possible.
Ce que cet itan peut nous enseigner : voir une partie de la réalité ne signifie pas nécessairement connaître sa totalité. Deux personnes peuvent exprimer des observations différentes sans que l’une d’elles mente. Exu introduit le doute là où régnait une certitude excessive. Le récit rappelle cependant que le désaccord ne conduit pas seul à la violence : ce sont l’orgueil, l’intolérance et le refus d’écouter qui transforment une différence de perception en conflit.
Itan d’Exu, d’Iemanjá, d’Oyá et d’Oxum
Exu partage les búzios et réserve la part des ancêtres
Un jour, Iemanjá, Oyá et Oxum se rendirent ensemble au marché.
Exu y arriva en conduisant une chèvre. Comme il devait poursuivre son chemin, il demanda aux trois Iabás de vendre l’animal pour vingt búzios. Il leur proposa de garder la moitié du prix en échange de leur aide.
La chèvre fut vendue. Les trois femmes mirent de côté les dix búzios destinés à Exu, puis cherchèrent à partager les dix autres entre elles.
Chacune pouvait en recevoir trois, mais il restait un búzio.
Iemanjá estimait que la part supplémentaire devait revenir à la plus âgée. Oxum soutenait qu’elle devait être donnée à la plus jeune. Oyá considérait qu’elle appartenait à celle qui se trouvait entre les deux.
Plusieurs personnes du marché tentèrent de résoudre le partage, mais chaque proposition favorisait nécessairement l’une des trois femmes. Le désaccord persistait.
À son retour, Exu reçut les dix búzios qui lui appartenaient. Les Iabás lui demandèrent ensuite de partager équitablement les dix autres.
Exu donna trois búzios à Iemanjá, trois à Oyá et trois à Oxum. Il prit le dernier, creusa un petit trou dans la terre et l’y déposa.
Il expliqua que cette part revenait aux ancêtres. Lorsqu’une personne reçoit quelque chose de bon, elle ne doit pas oublier ceux qui l’ont précédée ni les forces qui ont rendu ce bien possible.
Les trois Iabás acceptèrent le partage. À partir de ce jour, les personnes présentes au marché se souvinrent de réserver une part de ce qu’elles recevaient aux Orixás et aux ancêtres.
Ce que cet itan peut nous enseigner : l’égalité ne consiste pas toujours à distribuer la totalité d’un bien entre les seules personnes présentes. Exu résout le conflit en rappelant une relation que les trois Iabás avaient oubliée : celle qui les unit aux ancêtres. Reconnaître ce que nous avons reçu implique de nous souvenir de ceux qui ont préparé le chemin avant nous. Le partage devient alors un acte de justice, de gratitude et de continuité.
Ce que nous transmettent les Itans d’Exu
Les itans d’Exu parlent avant tout de relations.
Exu se tient entre celui qui demande et celui qui répond, entre celui qui offre et celui qui reçoit, entre une décision et ses conséquences. Il n’est pas seulement présent sur le chemin : il représente le mouvement qui permet au chemin d’exister.
Lorsqu’il garde le carrefour, il nous demande de reconnaître les passages et les choix. Lorsqu’il mange le premier, il rappelle que tout échange exige une réciprocité. Lorsqu’il transmet l’oracle, il fait circuler la connaissance. Lorsqu’il porte son bonnet aux deux couleurs, il révèle les limites de nos certitudes. Lorsqu’il réserve un búzio aux ancêtres, il rappelle que ce que nous recevons ne commence pas seulement avec nous.
Exu enseigne aussi la responsabilité de la parole. Un message peut rapprocher ou diviser. Une promesse peut établir la confiance ou provoquer sa perte. Une information exacte peut même devenir trompeuse lorsqu’elle ne montre qu’une partie de la réalité.
Comprendre Exu, c’est comprendre que rien ne demeure entièrement immobile. Les êtres, les paroles, les offrandes et les décisions circulent. Chaque passage transforme celui qui l’emprunte.
Laroyê Exu ! Exu é Mojubá !
Sources et traditions consultées
Reginaldo Prandi, Mitologia dos Orixás, Companhia das Letras, São Paulo : récits consacrés aux carrefours, à la préséance d’Exu, à l’oracle d’Ifá, au bonnet bicolore et au partage des búzios.
Pierre Fatumbi Verger, Orixás — Deuses Iorubás na África e no Novo Mundo.
Juana Elbein dos Santos, Os Nàgô e a Morte : études relatives à Exu, à la communication et aux relations entre l’Aiyê et l’Orun.
Études consacrées à la distinction entre Exu Orixá dans le Candomblé et les entités appelées Exus dans l’Umbanda.
Traditions orales et variantes transmises dans différentes nations et maisons de Candomblé.
Les itans appartenant à une tradition orale vivante, leurs versions peuvent varier selon les pays, les nations et les maisons de Candomblé. Les récits présentés ici sont des adaptations françaises fondées sur les sources citées. Ils ne cherchent pas à réunir toutes les variantes dans une chronologie unique et ne dévoilent pas les pratiques internes propres aux maisons.