Le vent, la transformation et la mémoire des ancêtres
Les histoires d’Iansã, également appelée Oyá, parlent de mouvement, de courage et de transformation. Elles montrent une force capable de prendre la forme du vent, de la tempête, du feu, du buffle ou même du papillon. Elles expliquent également son lien profond avec les Eguns, les esprits des ancêtres.
Les itans sont des récits transmis de génération en génération pour raconter les actions des Orixás, leurs relations et les enseignements laissés aux êtres humains. Issus principalement de la tradition orale, ils peuvent connaître différentes versions selon les régions, les nations et les maisons de Candomblé.
Ces récits ne cherchent pas à établir une version unique. Ils présentent plusieurs visages d’Iansã et permettent de mieux comprendre les qualités, les mystères et les symboles qui lui sont associés.
Eparrei Oyá !
Les récits présentés
Itan d’Iansã
Oyá, la femme-buffle
Un jour, alors qu’il chassait dans la forêt, Ogum aperçut un buffle s’approcher d’une termitière. L’animal s’arrêta, retira sa peau et ses cornes, puis se transforma en une femme d’une grande beauté. Cette femme était Oyá.
Après s’être assurée que personne ne l’observait, elle dissimula sa dépouille animale et partit vers le marché. Ogum, fasciné par ce qu’il venait de voir, s’empara de la peau et des cornes avant de rentrer chez lui.
Lorsqu’il retrouva Oyá, il lui proposa de devenir son épouse. Elle accepta, mais posa certaines conditions : personne ne devait évoquer son ancienne apparence ni chercher à découvrir le secret de ses origines.
Pendant quelque temps, la paix régna dans la maison. Oyá donna naissance à neuf enfants et prit soin de sa famille. Cependant, les autres épouses d’Ogum devinrent jalouses. Elles finirent par découvrir son secret et commencèrent à l’humilier en l’appelant animal.
Comprenant que sa parole n’avait pas été respectée, Oyá retrouva sa peau et ses cornes. Elle reprit alors la forme du buffle et, emportée par la colère, chassa celles qui l’avaient offensée.
Ses enfants la suivirent en pleurant. Oyá ne pouvait plus demeurer parmi les humains, mais elle ne voulait pas les abandonner sans protection. Elle leur confia ses cornes et leur expliqua que, s’ils se trouvaient un jour en grand danger, ils pourraient les faire résonner. En entendant cet appel, elle viendrait les défendre.
Ce que cet itan peut nous enseigner : cet itan révèle la nature indomptable d’Oyá. Il rappelle également que la confiance ne peut exister sans respect et qu’un secret confié ne doit jamais devenir une arme contre celui qui l’a partagé.
Itan d’Iansã
Quand Exu offrit à Iansã les ailes du papillon
Iansã vivait auprès de Xangô, dont elle partageait la puissance, les combats et le feu. Mais la colère du roi devenait parfois si forte qu’elle remplissait toute la maison.
Iansã ne voulait ni se soumettre ni provoquer une destruction plus grande encore. Elle décida donc de partir et demanda l’aide d’Exu, maître des passages, de la communication et de la transformation.
Exu connaissait la puissance d’Iansã. Lorsqu’elle devenait vent, les arbres pliaient. Lorsqu’elle devenait tempête, le ciel tremblait. Lorsqu’elle combattait avec le feu et la foudre, nul ne pouvait rester sur son chemin.
Il lui enseigna alors un autre moyen de se protéger. Chaque fois qu’elle le souhaiterait, Iansã pourrait prendre la forme d’un papillon coloré. Sous cette apparence légère et silencieuse, elle pourrait voler avec le vent, observer sans être reconnue et traverser les lieux sans inspirer la peur.
Lorsque Xangô partit à sa recherche, il interrogea Exu. Celui-ci répondit qu’il ne l’avait pas vue. Pourtant, Iansã était tout près, posée sous la forme d’un papillon, libre d’écouter sans être découverte.
Iansã comprit alors que la force ne réside pas toujours dans l’affrontement. Le papillon ne lui retirait aucun de ses pouvoirs : il lui offrait une autre manière de les employer.
Ce que cet itan peut nous enseigner : cet itan présente une Iansã capable de choisir entre la tempête et la légèreté. S’éloigner d’un danger, se transformer ou attendre le moment juste ne signifie pas renoncer à sa puissance. C’est parfois la manifestation d’une intelligence plus profonde.
Récit contemporain inspiré de la tradition
Les papillons enchantés d’Oyá
Dans une version poétique contemporaine transmise au Brésil, Iansã parcourait le monde accompagnée par le vent. Elle pouvait franchir les montagnes, traverser les forêts et faire danser les feuilles, mais son cœur connaissait malgré tout la solitude.
Elle adressa alors une prière à Olorum. Elle ne demandait ni richesse ni victoire : elle souhaitait simplement rencontrer des êtres capables de marcher avec elle sans craindre sa puissance.
Olorum entendit sa demande et lui envoya des papillons enchantés. Leurs ailes possédaient toutes les couleurs du ciel, des fleurs et de la terre. Ils voyageaient autour d’Iansã et suivaient les mouvements de son vent.
Pendant un temps, Oyá ne connut plus la solitude. Mais un jour, les papillons disparurent. Elle les chercha dans les champs, près des rivières, au sommet des arbres et jusque dans les nuages, sans parvenir à les retrouver.
Sa peine devint si grande que ses larmes illuminèrent le ciel comme des éclairs. Olorum lui révéla alors qu’il n’avait pas détruit les papillons. Il les avait transformés en êtres humains et dispersés dans le monde.
Iansã demanda comment elle pourrait les reconnaître. Olorum lui répondit qu’elle apercevrait toujours, au fond de leurs yeux et dans la sincérité de leur cœur, le battement d’ailes du papillon.
Depuis ce jour, lorsqu’Oyá rencontre l’un de ces êtres, son vent l’entoure et son cœur le reconnaît. Ainsi seraient apparus, selon cette narration, les enfants spirituels d’Iansã : des personnes capables de traverser les changements, de tomber et de se relever, tout en conservant au fond d’elles la sensibilité du papillon.
À propos de ce récit : cette histoire est une création narrative plus récente. Elle témoigne de la manière dont les symboles des Orixás continuent à vivre et à inspirer de nouveaux récits dans la diaspora brésilienne.
Itan d’Iansã
Iansã et Odulecê : l’origine de l’Axexê
Odulecê était un chef de chasseurs vivant sur les terres de Ketu. Un jour, il accueillit une jeune fille venue d’Irá et l’éleva comme son propre enfant. Cette jeune fille était Oyá.
Elle grandit parmi les chasseurs, apprenant à observer les mouvements de la forêt, à reconnaître les chemins et à comprendre les signes du vent. Vive, courageuse et attentive, elle devint la fille préférée d’Odulecê.
Lorsque le vieux chasseur quitta le monde, Oyá fut saisie d’une profonde tristesse. Pour lui rendre hommage, elle rassembla ses instruments de chasse, prépara les mets qu’il appréciait et enveloppa ses possessions dans une étoffe.
Pendant sept jours, elle chanta et dansa en sa mémoire. Le vent emporta sa voix à travers les terres de Ketu et les chasseurs vinrent se joindre à elle pour honorer celui qui les avait guidés.
À la fin de ces jours de recueillement, les objets d’Odulecê furent déposés au pied d’un arbre consacré. Les chants d’Oyá unirent alors la communauté autour de la mémoire du défunt.
Ému par sa fidélité, Olorum accorda à Oyá la responsabilité d’accompagner les esprits sur les chemins séparant le monde visible du monde spirituel. Odulecê rejoignit les ancêtres, tandis qu’Iansã devint la gardienne de leur passage et de leur mémoire.
Ce que cet itan peut nous enseigner : cet itan explique symboliquement l’origine de l’Axexê, l’ensemble des rites funéraires par lesquels une communauté accompagne l’un de ses membres et rétablit l’équilibre après son départ. Il montre pourquoi Iansã est liée aux Eguns et pourquoi sa présence est associée au mouvement entre les différents plans de l’existence.
Itan d’Iansã
La danse d’Iansã et d’Obaluaê
Tous les Orixás avaient été conviés à une grande fête. Les tambours résonnaient, les chants s’élevaient et chacun présentait ses plus beaux vêtements.
Obaluaê arriva couvert de son vêtement de paille. Son visage et son corps demeuraient cachés. Certains invités s’éloignèrent de lui, par crainte ou par préjugé, et personne ne voulut l’inviter à danser.
Iansã observa la scène. Elle ne supportait pas de voir un être laissé seul au milieu d’une célébration. Elle s’approcha donc d’Obaluaê et l’invita à entrer dans la ronde.
Lorsqu’ils commencèrent à danser, le vent d’Iansã se leva doucement. Il fit bouger la paille sans brutalité et transforma l’atmosphère de la fête. Dans certaines versions de l’itan, les marques d’Obaluaê devinrent semblables à des grains blancs et lumineux qui se répandirent autour de lui.
Les invités découvrirent alors sa dignité et sa puissance. Celui qu’ils avaient tenu à l’écart devint le centre de la célébration.
Reconnaissant envers Iansã, Obaluaê partagea avec elle une partie de son autorité sur le monde des morts. Oyá devint ainsi Iansã Igbalé, celle qui connaît les chemins des Eguns et peut les conduire sans les craindre.
Ce que cet itan peut nous enseigner : cet itan enseigne que le courage ne consiste pas seulement à affronter un ennemi. Il consiste aussi à s’approcher de celui que tous évitent, à lui rendre sa place et à regarder au-delà des apparences.
Ce que nous transmettent les Itans d’Iansã
À travers ces récits, Iansã apparaît comme une puissance multiple. Elle est le buffle qui refuse l’humiliation, le vent qui ne peut être emprisonné, le papillon qui transforme la fuite en liberté et la gardienne qui accompagne les ancêtres.
Ses itans parlent de courage, mais aussi de discernement. Ils enseignent que la véritable force sait changer de forme : elle peut combattre, protéger, se retirer, consoler ou rendre sa dignité à celui qui a été rejeté.
Iansã nous rappelle enfin que rien ne demeure immobile. Le vent déplace ce qui doit partir, apporte ce qui doit venir et maintient ouvert le passage entre la mémoire des ancêtres et le monde des vivants.
Eparrei Oyá !
Sources et traditions consultées
Pierre Fatumbi Verger, Lendas Africanas dos Orixás, illustrations de Carybé, traduction brésilienne de Maria Aparecida da Nóbrega, Éditions Corrupio, Salvador.
Reginaldo Prandi, Mitologia dos Orixás, Companhia das Letras, São Paulo, 2001.
Daniela Beny Polito Moraes, « O movimento de Aféfé – um recorte sobre a categorização da(s) dança(s) de Iansã », dans Literatura, artes e questões étnico-raciais na mídia, Syntagma Editores, 2020.
Acadêmicos da Rocinha, As Borboletas Encantadas da Bela Oyá, récit développé pour le carnaval de 2023 par Mestre Marcus Paulo et Cristina da Conceição Silva.
Traditions orales afro-brésiliennes et variantes transmises dans différentes maisons de Candomblé.
Les itans appartenant à une tradition orale vivante, leurs versions peuvent varier selon les pays, les nations et les maisons de Candomblé. Les récits présentés ici sont des adaptations françaises fondées sur les sources citées.