Les itans des Ibejis montrent que l’enfance ne se réduit ni à la fragilité ni à l’insouciance. Par le jeu, la créativité et leur capacité à agir ensemble, les jumeaux sacrés trouvent des solutions là où les adultes les plus puissants ont échoué.
Les Ibejis sont les jumeaux sacrés. Ils représentent la naissance, l’enfance, la joie, le jeu, la créativité, la complémentarité et la capacité de recommencer.
Dans la tradition yoruba, les jumeaux peuvent être appelés Taiwo et Kehinde. Bien que Taiwo naisse le premier, certaines traditions considèrent Kehinde comme l’aîné symbolique, parce qu’il aurait envoyé Taiwo découvrir le monde avant lui.
Les Ibejis protègent particulièrement les enfants, les naissances et la continuité de la vie. Au Brésil, leur rapprochement avec São Cosme et São Damião, saints traditionnellement considérés comme médecins et guérisseurs, leur a également associé une dimension de santé et de guérison. Celle-ci appartient surtout au développement afro-brésilien de leur culte et ne doit pas effacer leurs fonctions premières.
Ibeji et Erê : les Ibejis sont des Orixás jumeaux possédant leurs propres récits et leur propre culte. Ils ne doivent pas être automatiquement confondus avec les Erês. Dans le Candomblé, l’Erê est lié à l’initié et à son Orixá et intervient notamment comme un état ou un intermédiaire particulier. Dans l’Umbanda, les entités qui se manifestent sous une apparence enfantine appartiennent encore à une autre compréhension. Les ressemblances liées à l’enfance, à la joie et au jeu expliquent que ces notions se soient rapprochées au Brésil sans être nécessairement identiques.
Les filiations des Ibejis varient également selon les itans. Ils peuvent être présentés comme les enfants d’Oyá et d’Oxóssi, élevés par Oxum, mais aussi comme les enfants d’Iemanjá ou encore d’Oxum et de Xangô. Ces versions appartiennent à des transmissions différentes et ne doivent pas être réunies pour former une biographie unique.
Oni Beijada !
Les récits présentés
Itan des Ibejis, d’Oyá, d’Oxóssi et d’Oxum
Les Ibejis naissent d’Oyá et sont élevés par Oxum
Oyá parcourait le monde sous l’apparence d’une génisse. Elle possédait une peau animale qui lui permettait de changer de forme et de préserver sa liberté.
Un jour, Oxóssi la vit sans cette peau et tomba amoureux d’elle. Ils se marièrent, mais Oxóssi dissimula la peau afin qu’Oyá ne puisse pas reprendre sa forme animale et s’éloigner.
De leur union naquirent plusieurs enfants. Parmi eux se trouvaient les jumeaux Ibejis.
Oxum, qui vivait également auprès d’Oxóssi, n’avait alors pas d’enfant. Elle accueillit les enfants d’Oyá et les éleva avec attention. Les Ibejis grandirent ainsi sous sa protection, recevant sa tendresse et ses enseignements.
Un jour, Oxum et Oyá se disputèrent. Oxum révéla alors à Oyá l’endroit où sa peau avait été cachée.
Oyá récupéra ce qui lui appartenait, reprit sa forme animale et retrouva sa liberté.
Les enfants demeurèrent auprès d’Oxum, qui continua de les élever comme les siens. Dans cette tradition, les Ibejis sont donc les enfants d’Oyá par la naissance et les enfants d’Oxum par l’éducation et la protection.
Ce que cet itan peut nous enseigner : cet itan distingue la maternité de naissance de la maternité construite par les soins et la transmission. Oyá donne la vie aux Ibejis, tandis qu’Oxum participe à leur éducation. Le récit ne demande pas nécessairement de choisir laquelle serait leur « véritable » mère : il montre qu’une existence peut être formée par plusieurs liens. L’histoire rappelle également que cacher à une personne ce qui lui permet d’être libre ne constitue pas une preuve d’amour.
Itan des Ibejis, d’Iemanjá et d’Orunmilá
Les Ibejis deviennent des figures de bois
Selon une autre tradition, les Ibejis étaient les fils jumeaux d’Iemanjá. Ils passaient leurs journées à jouer ensemble, notamment avec Logun-Edé et Ewá.
Un jour, alors qu’ils jouaient près d’une cascade, l’un des jumeaux tomba dans l’eau. Le courant l’emporta et il mourut noyé.
Le frère survivant fut accablé par le chagrin. Il ne voulait plus jouer, ne s’intéressait plus à la nourriture et perdait progressivement ses forces.
Il se rendit auprès d’Orunmilá et le supplia de lui rendre son frère. Il désirait seulement qu’ils puissent être réunis et recommencer à jouer comme auparavant.
Orunmilá ne pouvait pas faire revenir l’enfant à la vie.
Il façonna alors deux figures de bois représentant les jumeaux. Il les réunit afin qu’elles ne soient jamais séparées.
Les deux frères demeurèrent ainsi ensemble dans la mémoire et dans le culte. Ils ne vieilliraient plus et continueraient symboliquement à jouer pour l’éternité.
Cet itan explique l’importance des représentations jumelles consacrées aux Ibejis et la raison pour laquelle les deux figures doivent rester réunies.
Ce que cet itan peut nous enseigner : le récit reconnaît la douleur particulière provoquée par la perte d’une personne avec laquelle nous partagions une relation profonde. Orunmilá ne nie pas la mort et ne promet pas l’impossible. Il crée cependant une manière de conserver le lien, la mémoire et la présence symbolique du disparu. Se souvenir ne consiste pas à refuser la réalité de la mort : la mémoire permet de donner une place durable à celui qui n’est plus physiquement présent.
Itan des Ibejis et de la source cachée
Les Ibejis trouvent de l’eau et sauvent la ville
Une grande sécheresse frappa un jour une ville. Les sources étaient taries, les récipients demeuraient vides et les habitants ne trouvaient plus suffisamment d’eau pour survivre.
Les adultes partirent dans toutes les directions. Ils creusèrent la terre, explorèrent les environs et recherchèrent d’anciens cours d’eau, mais personne ne trouva de source.
Pendant ce temps, les Ibejis jouaient dans une cour.
Ils creusaient de petits trous avec leurs mains. Les adultes pensaient qu’il s’agissait d’une nouvelle distraction et ne leur accordèrent aucune attention.
Mais les jumeaux avaient compris que le sol conservait des traces d’humidité. Ils continuèrent à creuser ensemble, suivant la terre fraîche.
Après de nombreux efforts, l’eau jaillit du sol.
Les Ibejis remplirent les pots, les vases et les quartinhas. Ils distribuèrent l’eau aux habitants et sauvèrent la ville de la soif et de la mort.
Ce que cet itan peut nous enseigner : les adultes avaient cherché l’eau en utilisant leurs habitudes et leurs connaissances, mais ils avaient cessé d’observer les signes les plus simples. Les Ibejis trouvent la solution grâce à la curiosité, à l’attention et à leur manière différente de regarder le monde. Ce que les adultes considéraient comme un jeu devient une action capable de sauver toute la communauté. L’itan rappelle qu’il ne faut pas confondre jeunesse et incapacité.
Itan des Ibejis et d’Ikú
Les Ibejis font danser Ikú
Ikú, la Mort, avait placé des pièges sur tous les chemins. Des personnes mouraient avant que leur heure soit arrivée et la peur s’était répandue dans les villages.
Les prêtres, les guerriers et les guérisseurs tentèrent de l’arrêter, mais aucun ne parvint à déjouer ses pièges.
Les Ibejis décidèrent alors d’intervenir.
Ils emportèrent leur petit tambour magique. L’un des jumeaux s’engagea sur le chemin tandis que l’autre avançait discrètement à travers la forêt.
Lorsque Ikú entendit le tambour, elle fut séduite par le rythme et commença à danser.
Le premier jumeau continua de jouer jusqu’à la fatigue. À un détour du chemin, son frère prit discrètement sa place. Comme les deux enfants se ressemblaient, Ikú ne remarqua pas l’échange.
Chaque fois qu’un frère se fatiguait, l’autre reprenait le tambour. La musique ne s’interrompait jamais et Ikú continuait à danser.
Après un très long moment, la Mort n’avait plus la force de poursuivre. Elle supplia l’enfant d’arrêter de jouer.
Les Ibejis posèrent alors leur condition : ils cesseraient la musique si Ikú retirait tous ses pièges et permettait aux habitants de vivre jusqu’au moment prévu par leur destin.
Épuisée, Ikú accepta.
Les deux frères arrêtèrent leur tambour et la Mort retira ses pièges. Les Ibejis retournèrent au village, où ils furent accueillis comme ceux qui avaient accompli ce que les adultes les plus puissants n’avaient pas réussi à faire.
Ce que cet itan peut nous enseigner : les Ibejis ne tentent pas de vaincre la Mort par la force. Ils utilisent leur ressemblance, leur coordination, la musique et leur intelligence. Leur pouvoir ne repose pas sur l’action d’un seul frère : chacun joue pendant que l’autre se repose. Parce qu’ils acceptent de se relayer, ils accomplissent ensemble ce qu’aucun d’eux n’aurait pu soutenir seul. Leur joie n’est donc pas une simple insouciance : elle devient une force capable de protéger et de remettre la vie en mouvement.
Ce que nous transmettent les Itans des Ibejis
Les Ibejis nous enseignent que l’enfance ne doit pas être réduite à la faiblesse ou à l’inexpérience.
Ils trouvent l’eau que les adultes ne voyaient plus. Ils affrontent Ikú avec un tambour plutôt qu’avec une arme. Lorsque l’un d’eux disparaît, leur lien est préservé par la mémoire et par les figures consacrées.
Leur dualité ne signifie pas uniquement qu’ils sont deux. Elle évoque la complémentarité : jouer et réfléchir, agir et se reposer, donner et recevoir, vivre une séparation tout en maintenant la mémoire.
Les Ibejis rappellent enfin qu’une communauté qui n’écoute plus ses enfants risque de perdre une part de sa créativité, de sa joie et de sa capacité à recommencer.
Oni Beijada !
Sources et traditions consultées
Reginaldo Prandi, Mitologia dos Orixás, Companhia das Letras, São Paulo : récits consacrés à la naissance des Ibejis, aux figures de bois, à la source et à leur rencontre avec Ikú.
Reginaldo Prandi, Ifá, o Adivinho, Companhia das Letrinhas, São Paulo : « Les jumeaux qui firent danser la Mort ».
Monique Augras, récit relatif à Oyá, Oxóssi, Oxum et aux enfants jumeaux.
Roger Bastide, récit des Ibejis découvrant une source et sauvant la ville.
Pierre Fatumbi Verger, travaux consacrés aux Orixás et aux traditions yorubas relatives aux jumeaux.
Études consacrées à la distinction entre Ibeji, l’état d’Erê dans le Candomblé et les entités enfantines de l’Umbanda.
Traditions orales et variantes transmises dans différentes nations et maisons de Candomblé.
Les itans appartenant à une tradition orale vivante, leurs versions peuvent varier selon les pays, les nations et les maisons de Candomblé. Les récits présentés ici sont des adaptations françaises fondées sur les sources citées. Les différentes filiations des Ibejis ont été conservées comme des traditions autonomes et ne doivent pas être réunies en une seule chronologie.