Les itans d’Iroko parlent du temps, de la mémoire, des promesses et des conséquences de nos actes. Comme l’arbre dont les racines traversent les générations, Iroko conserve la parole donnée et rappelle que toute action laisse une trace.
Iroko est une puissance ancienne associée à l’arbre sacré, à la durée, à la mémoire des générations et au lien entre les différents plans de l’existence. Ses racines s’enfoncent profondément dans la terre tandis que ses branches s’élèvent vers le ciel. Il peut ainsi représenter un passage entre l’Àiyé, le monde visible, et l’Òrun, le monde spirituel.
En Afrique, son nom est notamment associé à l’arbre Milicia excelsa. Au Brésil, où cette espèce n’était pas présente lors de la formation des premières maisons de Candomblé, Iroko fut principalement représenté par la gameleira blanche. L’arbre consacré n’est pas considéré comme un simple décor : il devient une présence vivante, honorée et protégée.
Iroko, Loko et Tempo : dans le Candomblé Ketu, cette puissance est honorée sous le nom d’Iroko. Loko appartient aux traditions Jeje, tandis que Kitembo ou Tempo appartient aux traditions bantoues et à la nation Angola. Ces puissances sont souvent rapprochées au Brésil en raison de leurs relations avec l’arbre, le temps et l’ancestralité. Ces correspondances ne signifient toutefois pas que leurs identités, leurs rites et leurs salutations soient nécessairement identiques dans toutes les nations.
Iroko Yê !
Iroko Ará !
Irôko Issó ! Eró !
Irôko Kissilé !
Salut au grand Iroko !
Les récits présentés
Itan d’Iroko et des deux mondes
Iroko devient le passage entre l’Òrun et l’Àiyé
Au commencement, la terre était encore jeune. Les chemins reliant l’Òrun et l’Àiyé n’étaient pas établis et les êtres spirituels ne pouvaient pas facilement rejoindre le monde visible.
Iroko fut alors planté dans la terre.
Ses racines pénétrèrent profondément dans l’Àiyé tandis que son tronc s’éleva avec force. Ses branches atteignirent le domaine du ciel et formèrent un passage entre les deux mondes.
Les Orixás purent descendre jusqu’à la terre en empruntant ce chemin. Les prières, les offrandes et les paroles des humains purent également s’élever vers le monde spirituel.
Avec le temps, le tronc d’Iroko conserva la mémoire de toutes les présences qui avaient emprunté ce passage. Chaque parole prononcée auprès de lui, chaque engagement et chaque demande demeurèrent inscrits dans sa mémoire.
Iroko devint ainsi le témoin silencieux du temps. Il observe les générations naître et disparaître, tandis que ses racines continuent de conserver la mémoire des anciens.
Ce que cet itan peut nous enseigner : l’arbre relie ce qui se trouve au-dessus de nous à ce qui demeure sous nos pieds. Ses racines représentent l’origine et les ancêtres ; son tronc, l’existence présente ; ses branches, ce qui doit encore naître. Iroko nous enseigne que le présent ne peut être séparé ni du passé qui l’a formé ni de l’avenir qu’il prépare. Respecter le temps signifie donc aussi respecter la mémoire, la nature et ce que nous transmettrons aux générations suivantes.
Itan d’Iroko, d’Olurombi et du sculpteur
Olurombi et le fils promis à Iroko
Dans un village, aucune femme ne parvenait plus à avoir d’enfant. Les années passaient et les habitants craignaient que la communauté disparaisse.
Les femmes se rendirent auprès d’Iroko. Elles se placèrent autour de l’arbre sacré et lui demandèrent de leur accorder des enfants.
Iroko leur demanda ce qu’elles offriraient en retour.
Certaines promirent du maïs, des ignames ou des fruits. D’autres promirent des chèvres ou des moutons.
Parmi elles se trouvait Olurombi, l’épouse d’un sculpteur sur bois. Ne possédant aucune richesse comparable, elle promit dans son désespoir de remettre à Iroko son premier enfant.
Quelques mois plus tard, toutes les femmes donnèrent naissance. Elles revinrent auprès d’Iroko avec les présents qu’elles avaient promis.
Mais Olurombi aimait profondément son fils. Elle ne put se résoudre à le remettre à Iroko et commença à éviter l’arbre.
Le temps passa et l’enfant grandit.
Un jour, alors qu’Olurombi revenait du marché, Iroko lui apparut et lui rappela sa promesse. Comme elle n’avait pas respecté sa parole, il la transforma en oiseau et la retint dans ses branches.
Son mari chercha longtemps sa femme. Lorsqu’il passa près d’Iroko, il entendit un oiseau chanter l’histoire des promesses faites par les femmes du village. Il comprit que cet oiseau était Olurombi.
Le sculpteur ne voulait perdre ni sa femme ni son fils. Il choisit alors un beau morceau de bois et réalisa une représentation parfaite de l’enfant. Il la prépara avec des plantes parfumées, la vêtit et la décora comme s’il s’agissait d’un véritable enfant.
Il déposa la sculpture au pied d’Iroko.
Iroko contempla le présent. La figure ne tremblait pas devant lui et conservait constamment son sourire. Satisfait de cette œuvre réalisée avec patience et respect, Iroko accepta qu’elle remplace l’enfant promis.
Olurombi retrouva sa forme humaine et put rejoindre sa famille.
Tous revinrent ensuite auprès d’Iroko avec des présents et des tissus destinés à orner son tronc. Depuis ce jour, chacun se souvient qu’une parole donnée devant Iroko ne doit pas être oubliée.
Ce que cet itan peut nous enseigner : ce récit ne demande pas de reproduire littéralement la promesse d’Olurombi. Il parle avant tout du poids de la parole. Une promesse faite dans la peur ou le désespoir peut engager davantage que nous ne l’avions imaginé. Avant de promettre, il faut donc mesurer ce que nous serons réellement capables d’accomplir. Le récit montre également qu’une faute peut parfois être réparée. Le sculpteur ne nie pas l’engagement : il cherche une solution qui respecte Iroko tout en préservant la vie de son enfant.
Itan d’Iroko, d’Ajé et d’Ogboí
Iroko rend justice à Ajé
Iroko avait deux sœurs : Ajé, qui possédait les pouvoirs des grandes mères, et Ogboí, une femme qui vivait avec ses enfants.
Ogboí avait dix enfants. Ajé n’en avait qu’un seul, qui possédait la forme d’un oiseau.
Un jour, Ogboí dut s’absenter et confia ses enfants à Ajé. Celle-ci prit soin d’eux jusqu’au retour de leur mère.
Plus tard, Ajé dut à son tour partir. Elle confia son enfant-oiseau à Ogboí.
Pendant l’absence de leur mère, les enfants d’Ogboí voulurent manger un oiseau. Ogboí partit dans la forêt afin d’en capturer un, mais ses enfants s’en prirent à l’enfant d’Ajé. Ils le tuèrent et le mangèrent.
À son retour, Ajé découvrit ce qui s’était passé. Accablée, elle se réfugia auprès de son frère Iroko.
Depuis son arbre, Iroko entendit sa douleur et intervint pour rendre justice. Plusieurs enfants d’Ogboí furent frappés à leur tour.
Craignant de perdre tous ses enfants, Ogboí reconnut la gravité de ce qui avait été commis. Elle apporta à Iroko les sacrifices nécessaires et fit également une offrande à Exu.
Iroko accepta la réparation et mit fin à sa colère. Les enfants qui restaient furent épargnés.
Ce que cet itan peut nous enseigner : ce récit difficile montre les conséquences d’une confiance trahie. Ajé avait protégé les enfants de sa sœur, mais son propre enfant ne reçut pas la même protection. Iroko intervient comme gardien de la mémoire : ce qui a été commis ne peut être effacé comme si rien ne s’était passé. Toutefois, lorsque la vengeance menace d’entraîner de nouvelles pertes, la reconnaissance de la faute et la réparation permettent d’interrompre le cycle. L’itan rappelle ainsi que rendre justice ne devrait pas conduire à prolonger indéfiniment la destruction.
Itan d’Iroko, de la dévote et du respect des prescriptions
Iroko libère la femme qui reconnaît son erreur
Une femme désirait profondément avoir un enfant. Après de nombreuses années sans parvenir à devenir mère, elle consulta un babalaô.
Celui-ci lui indiqua les offrandes qu’elle devait présenter à Iroko. Il lui demanda également d’observer une période de trois jours sans relations sexuelles avant d’accomplir le rituel.
La femme prépara les nourritures et les boissons. Elle décora le tronc d’Iroko avec de beaux tissus et déposa son offrande au pied de l’arbre.
Mais elle avait oublié de respecter la période de préparation demandée.
Iroko considéra que le rituel avait été accompli sans observer toutes ses conditions. Son tronc s’ouvrit comme une immense bouche et la femme fut presque entièrement engloutie.
Ses cris attirèrent les habitants du village. Le babalaô consulta alors l’oracle et révéla la cause de ce qui venait de se produire.
La femme reconnut son oubli et demanda pardon.
Iroko accepta son repentir et la libéra.
Quelque temps plus tard, elle découvrit qu’elle attendait un enfant. Elle revint auprès d’Iroko après avoir soigneusement respecté la préparation rituelle. Elle orna son tronc de nouveaux tissus et lui présenta ses remerciements.
Lorsque l’enfant naquit, l’oracle révéla qu’il devait être consacré à Iroko. C’est ainsi, raconte l’itan, que le nombre de ses dévots augmenta.
Ce que cet itan peut nous enseigner : un rituel ne se résume pas aux objets visibles ou aux offrandes déposées. La préparation de la personne, le respect des indications et l’intention avec laquelle elle agit en font également partie. La période d’abstinence mentionnée dans ce récit constitue une condition rituelle particulière : elle ne signifie pas que la sexualité serait mauvaise ou impure en elle-même. L’itan enseigne surtout que nous ne devons pas modifier négligemment une préparation reçue ni considérer certains de ses éléments comme insignifiants. Il montre aussi qu’une erreur reconnue peut être corrigée.
Ce que nous transmettent les Itans d’Iroko
Les récits d’Iroko parlent du temps, de la mémoire, de la parole donnée et des conséquences de nos actes.
Iroko n’oublie pas les engagements prononcés devant lui. Cependant, ses histoires ne parlent pas uniquement de punition. Olurombi peut retrouver sa famille lorsqu’une réparation est offerte. Ogboí peut sauver ses enfants lorsqu’elle reconnaît la faute commise. La femme engloutie est libérée lorsqu’elle comprend l’importance de la préparation rituelle.
Comme l’arbre qui traverse les générations, Iroko rappelle que nos actes laissent des traces. Mais il enseigne aussi que la responsabilité, l’intelligence et la réparation peuvent transformer ce qui semblait irréversible.
Irôko Issó ! Eró ! Irôko Kissilé !
Sources et traditions consultées
Reginaldo Prandi, Mitologia dos Orixás, Companhia das Letras, São Paulo : récits d’Olurombi, d’Ajé et de la dévote qui ne respecte pas la prescription rituelle.
Pierre Fatumbi Verger, Orixás — Deuses Iorubás na África e no Novo Mundo, Éditions Corrupio, Salvador.
Osamaro Ibie, récits relatifs à Iroko, Ajé et Ogboí, 1993, volume 3.
Traditions présentant Iroko comme la première grande présence végétale et comme un lien entre l’Òrun et l’Àiyé.
Études relatives à l’arbre Milicia excelsa, à la gameleira blanche et à la présence des arbres consacrés dans les espaces de Candomblé.
Traditions orales et variantes transmises dans différentes nations et maisons de Candomblé.
Les itans appartenant à une tradition orale vivante, leurs versions peuvent varier selon les pays, les nations et les maisons de Candomblé. Les récits présentés ici sont des adaptations françaises fondées sur les sources citées. Le rapprochement entre Iroko, Loko et Kitembo ou Tempo ne doit pas effacer les particularités propres aux traditions Ketu, Jeje et Angola.