Les itans d’Oxalá parlent de la création, du souffle de vie, de la responsabilité et de la réparation. Ils présentent également deux expressions complémentaires de sa puissance : la sagesse patiente d’Oxalufã et l’énergie bâtisseuse d’Oxaguiã.
Oxalá occupe une place fondamentale parmi les Orixás. Il est associé à la création, au souffle de vie, à la formation du corps humain, à la couleur blanche, à la paix, à la patience et à la responsabilité.
Il ne doit pas être confondu avec Olodumare, le principe suprême et l’origine de toute existence. Oxalá est l’Orixá auquel Olodumare confie une part essentielle de l’œuvre créatrice.
Dans les traditions du Candomblé, Oxalá est principalement présenté sous deux grandes expressions complémentaires :
Oxalufã, l’Oxalá âgé, avance lentement en s’appuyant sur son opaxorô. Il représente la sagesse, l’ancienneté, l’endurance, le silence et la patience acquise au cours d’une longue existence.
Oxaguiã, l’Oxalá jeune, est énergique, combattant et bâtisseur. Il porte le pilon, l’épée et le bouclier. Il représente l’action, l’innovation, la volonté de construire et la force nécessaire pour transformer le monde.
Il ne s’agit pas d’opposer la vieillesse à la jeunesse. Oxalufã et Oxaguiã expriment deux mouvements d’une même puissance : le temps de la réflexion et celui de l’action, la sagesse qui conserve et l’énergie qui renouvelle.
Dans certaines traditions de nation Angola, Oxalá est rapproché de Lemba. Cette correspondance ne signifie toutefois pas que leurs histoires et leurs origines soient entièrement identiques.
Êpa Bàbá !
Les récits présentés
Itan d’Oxalá, d’Odudua et de la création
Oxalá perd la création de la Terre, mais reçoit la création des êtres vivants
Au commencement, le ciel et la Terre n’étaient pas encore organisés comme ils le sont aujourd’hui. Sous le domaine céleste s’étendait une immense étendue d’eau et de marécages sur laquelle aucune habitation ne pouvait être construite.
Olodumare décida qu’une terre ferme devait être créée.
Il confia cette mission à Obatalá, également appelé Orixanlá ou Oxalá. Il lui remit le sac de la création contenant tout ce qui était nécessaire pour accomplir cette œuvre.
Avant de partir, Obatalá consulta Orunmilá. L’oracle lui recommanda d’accomplir certaines offrandes et de respecter Exu, qui gardait le passage entre le monde céleste et le monde qui devait être créé.
Mais Obatalá avait confiance dans la puissance qu’Olodumare lui avait accordée. Il pensa pouvoir accomplir sa mission sans suivre entièrement les recommandations de l’oracle.
Odudua, qui observait les préparatifs, consulta également Orunmilá. Contrairement à Obatalá, il accomplit tout ce qui lui fut demandé.
Lorsque le jour du départ arriva, Obatalá prit la route avec le sac de la création. Mais Exu, qui n’avait pas reçu les offrandes prescrites, décida de lui faire ressentir une soif insupportable.
Obatalá aperçut un palmier. Avec son long bâton, il perça le tronc et vit couler du vin de palme. Il en but pour apaiser sa soif, mais le vin l’enivra. Obatalá finit par s’endormir au pied de l’arbre.
Odudua le trouva profondément endormi. Il prit le sac de la création et se présenta devant Olodumare.
Voyant qu’Obatalá n’avait pas accompli la mission qui lui avait été confiée, Olodumare autorisa Odudua à poursuivre l’œuvre.
Odudua descendit vers les eaux. Il y déposa la terre contenue dans le sac, puis libéra une poule possédant cinq doigts. L’animal se mit à gratter le sol et dispersa la terre dans toutes les directions.
Peu à peu, la surface solide s’étendit sur les eaux.
Un caméléon fut ensuite envoyé pour vérifier la stabilité du sol. Lors de son premier passage, la terre était encore trop humide. À la seconde inspection, elle était devenue suffisamment ferme pour recevoir la vie.
Cet endroit reçut le nom d’Ifé.
Lorsque Obatalá se réveilla, il comprit qu’il avait perdu l’occasion de créer la Terre. Il retourna auprès d’Olodumare et reconnut ce qui s’était produit.
Olodumare lui interdit alors de consommer du vin de palme. Cette interdiction fut également transmise à ceux qui lui sont consacrés.
Mais l’œuvre de la création n’était pas achevée.
Olodumare confia à Obatalá une autre mission, encore plus proche du mystère de la vie : former les êtres vivants qui habiteraient le monde.
Avec la terre et la boue primordiale, Obatalá façonna le corps de l’homme et celui de la femme. Il modela leurs membres, leur visage et leur tête. Lorsque les formes furent terminées, Olodumare leur transmit le souffle de vie.
Ainsi, même s’il n’avait pas créé la terre ferme dans cette version du récit, Obatalá devint le grand artisan des corps et le père de l’humanité.
Ce que cet itan peut nous enseigner : posséder une grande responsabilité ne dispense pas d’écouter les conseils ni de respecter les étapes nécessaires à son accomplissement. Obatalá échoue d’abord parce qu’il croit que sa puissance lui permettra d’agir seul. Mais son erreur ne met pas fin à sa destinée. Il reconnaît ce qui s’est produit et reçoit une nouvelle mission. L’itan montre qu’une faute peut entraîner des conséquences durables sans condamner définitivement une personne. Il est possible de reconnaître son erreur, d’en accepter les limites et de trouver une nouvelle manière d’accomplir sa destinée.
Itan d’Oxalá et d’Ikú
Oxalá crée la pintade et éloigne Ikú
Il existait autrefois une ville dans laquelle Ikú, la Mort, s’était installée.
Chaque jour, de nouvelles personnes mouraient. Ikú ne faisait aucune différence entre les enfants, les adultes et les personnes âgées. La peur envahit toute la population.
Les habitants ne savaient plus comment se protéger. Ils se rendirent auprès d’Oxalá et lui demandèrent de les aider.
Oxalá écouta leur plainte et leur indiqua ce qui devait être préparé. Il demanda une poule noire ainsi que de l’efun, la poudre blanche qui lui est consacrée.
Lorsque tout fut réuni, Oxalá prit l’efun et peignit de petits points blancs sur les plumes sombres de la poule.
L’animal était désormais différent de toutes les volailles que les habitants connaissaient.
Oxalá demanda qu’on la libère sur la place du marché, là où Ikú pouvait la voir.
Lorsque la Mort aperçut cette créature au plumage noir couvert de taches blanches, elle ne comprit pas ce qui se trouvait devant elle. Surprise et effrayée par cet animal inconnu, elle quitta immédiatement la ville.
Les habitants furent sauvés.
Ainsi serait apparue la pintade, dont les plumes portent encore les marques blanches tracées par Oxalá.
Dans certaines traditions, ce récit est également rapproché des peintures d’efun appliquées sur le corps des personnes qui traversent certaines étapes initiatiques. Ces marques rappellent la protection d’Oxalá, le passage d’un état vers un autre et la naissance d’une identité nouvelle.
Ce que cet itan peut nous enseigner : Oxalá ne combat pas Ikú avec une arme. Il utilise la connaissance, la transformation et l’intelligence. Une simple poule noire devient une créature que la Mort elle-même ne reconnaît pas. Le récit montre que la protection ne vient pas toujours de la force. Il rappelle enfin qu’Ikú ne peut pas être détruite, car la mort appartient à l’ordre du monde. Oxalá peut cependant l’éloigner lorsqu’elle s’installe au mauvais endroit ou lorsqu’elle frappe sans respecter le temps fixé par Olodumare.
Itan d’Oxaguiã
Oxaguiã devient roi d’Ejigbô et doit réparer une injustice
Oxaguiã était le fils d’Oxalufã. Il était jeune, courageux et animé d’un grand désir d’action.
Il ne voulait pas seulement recevoir un royaume : il voulait le construire.
Accompagné de son ami Awoledjê, un babalaô qui le conseillait, il partit à la recherche d’une terre sur laquelle il pourrait établir son peuple.
Il arriva dans un village appelé Ejigbô. Il en devint le roi et reçut le titre d’Elejigbô, le Seigneur d’Ejigbô.
Oxaguiã aimait passionnément l’igname pilée, appelée iyan. Il en mangeait le matin, à midi, le soir et parfois même pendant la nuit.
Mais la préparation de l’igname demandait beaucoup de temps. Oxaguiã s’impatientait souvent en attendant son repas.
Afin de rendre le travail plus rapide, il imagina un nouvel instrument : le pilon. Grâce à lui, l’igname pouvait être écrasée plus efficacement.
Ce pilon devint l’un de ses principaux symboles.
Les autres Orixás lui donnèrent alors le nom d’Oxaguiã, que la tradition interprète comme « l’Orixá qui mange l’igname pilée ».
Awoledjê conseilla un jour à son ami d’accomplir des offrandes afin que le petit village d’Ejigbô devienne une cité prospère. Oxaguiã suivit ses recommandations.
Avec le temps, Ejigbô grandit. Des murailles furent élevées, un grand marché s’installa devant le palais et des gardes surveillèrent les entrées de la ville.
Oxaguiã devint un roi puissant et respecté.
Après plusieurs années d’absence, Awoledjê revint à Ejigbô. Il ignorait que son ancien ami était devenu un souverain entouré d’un protocole rigoureux.
Lorsqu’il arriva devant le palais, il demanda familièrement à voir celui qu’il appelait encore « le Mangeur d’igname pilée ».
Les gardes considérèrent cette manière de parler comme une grave offense envers leur roi. Ils frappèrent Awoledjê et le jetèrent en prison sans prendre le temps de vérifier son identité.
Awoledjê, blessé par cette injustice, utilisa son pouvoir. Pendant sept années, aucune pluie ne tomba sur Ejigbô. Les terres ne produisirent plus rien, les animaux manquèrent de nourriture et les femmes ne purent plus avoir d’enfants.
Oxaguiã consulta l’oracle pour comprendre l’origine de cette calamité.
Il apprit qu’un babalaô innocent avait été injustement emprisonné dans son royaume.
Awoledjê fut immédiatement libéré, mais il se retira dans la forêt, profondément offensé.
Oxaguiã comprit qu’il ne suffisait pas de donner l’ordre de le libérer. En tant que roi, il devait aussi assumer ce qui avait été commis par les gardes placés sous son autorité.
Il se rendit lui-même dans la forêt pour demander pardon à son ancien compagnon.
Awoledjê accepta finalement que la pluie revienne, mais il demanda que l’injustice ne soit jamais oubliée. Chaque année, les habitants d’Ejigbô devraient se rappeler ce qui s’était produit et reconnaître les conséquences d’un pouvoir exercé sans discernement.
La pluie tomba de nouveau et la vie revint dans le royaume.
Ce que cet itan peut nous enseigner : Oxaguiã représente l’action, l’invention et la capacité de construire. Mais le développement matériel ne suffit pas à faire un royaume juste. Même s’il n’a pas personnellement ordonné l’arrestation de son ami, l’injustice a été commise par des hommes agissant sous son autorité. Le roi doit donc en assumer la responsabilité. Demander pardon ne diminue pas l’autorité d’Oxaguiã. C’est en reconnaissant l’injustice et en cherchant à la réparer qu’il devient réellement digne de gouverner.
Itan d’Oxalufã, de Xangô et d’Ayrá
Oxalufã est emprisonné dans le royaume de Xangô
Oxalufã était déjà très âgé. Son corps était courbé par les années et il marchait lentement en s’appuyant sur son opaxorô.
Il décida un jour de rendre visite à Xangô, roi d’Oyó.
Avant de partir, il consulta un babalaô afin de savoir si le voyage se déroulerait correctement.
L’oracle lui conseilla de ne pas partir. Le chemin serait difficile et de nombreux malheurs l’attendraient.
Mais Oxalufã avait pris sa décision. Il demanda alors ce qu’il pouvait faire pour survivre aux épreuves annoncées.
Le babalaô lui recommanda d’emporter trois vêtements blancs, du savon et ce dont il aurait besoin pour se nettoyer. Il devrait demeurer calme, accepter ce qui lui arriverait et ne répondre à aucune provocation.
Oxalufã commença son voyage.
Sur la route, il rencontra Exu Elepô, qui portait un grand récipient rempli d’huile de palme. Exu lui demanda de l’aider à le placer sur son épaule.
Oxalufã accepta.
Mais au moment où il s’approcha, Exu renversa l’huile rouge sur ses vêtements blancs.
Oxalufã ne protesta pas. Il se rendit à la rivière, lava son corps, abandonna le vêtement souillé et en enfila un autre.
Plus loin, Exu lui tendit une nouvelle embuscade avec du charbon. Une autre fois encore, il le couvrit d’une substance qui salit ses vêtements.
Chaque fois, Oxalufã garda le silence, se nettoya et reprit sa marche.
Lorsqu’il entra enfin dans le royaume de Xangô, il aperçut un cheval qui s’était échappé du palais. Oxalufã connaissait l’animal, car il l’avait autrefois offert à Xangô.
Il tenta de l’attirer avec un épi de maïs afin de le ramener à son propriétaire.
À cet instant, les gardes de Xangô arrivèrent. Voyant le vieil homme tenir le cheval, ils l’accusèrent immédiatement de l’avoir volé.
Ils le frappèrent et le jetèrent en prison sans écouter ses explications.
Fidèle aux recommandations reçues, Oxalufã ne protesta pas. Il demeura enfermé pendant sept années.
Mais l’injustice commise contre lui affecta tout le royaume.
La pluie cessa de tomber. Les récoltes furent détruites, les animaux moururent, les maladies se multiplièrent et les femmes ne purent plus avoir d’enfants.
Xangô consulta finalement l’oracle.
Il apprit qu’un vieil homme innocent était emprisonné depuis sept ans dans son royaume et que toute cette souffrance provenait de l’injustice qui lui avait été infligée.
Xangô ordonna qu’on amène immédiatement le prisonnier devant lui.
Lorsqu’il reconnut Oxalufã, il fut bouleversé. Son propre ami, un ancien digne de tout respect, avait été maltraité et emprisonné par ses serviteurs sans qu’il en sache rien.
Xangô ordonna à tout son peuple de se vêtir de blanc, de garder le silence et d’aller chercher de l’eau pure.
Oxalufã fut lavé avec respect. Ses blessures furent soignées et Xangô lui demanda pardon pour l’injustice commise dans son royaume.
Oxalufã était cependant très affaibli. Il désirait retourner chez lui, mais il ne pouvait plus accomplir seul un aussi long voyage.
Xangô devait rester à Oyó pour réparer les conséquences du désordre qui avait frappé son peuple. Il demanda donc à Ayrá d’accompagner Oxalufã.
Ayrá marcha lentement à ses côtés et, dans certaines versions, le porta même sur son dos. La nuit, il faisait allumer un feu pour le réchauffer et lui racontait des histoires afin d’alléger sa tristesse.
Cet itan est associé à l’origine des Eaux d’Oxalá. Le blanc, le silence et l’eau fraîche rappellent la libération, le nettoyage et la réparation de l’injustice subie par Oxalufã.
Ce que cet itan peut nous enseigner : la patience d’Oxalufã ne signifie pas qu’il accepte l’injustice comme si elle était normale. Il garde le silence parce que l’oracle lui a indiqué que répondre aux provocations mettrait sa vie en danger. Son calme est une maîtrise, non une faiblesse. Le récit montre également qu’une injustice commise contre une seule personne peut déséquilibrer toute une communauté. Pour réparer la faute, il ne suffit pas de libérer le prisonnier : il faut reconnaître publiquement l’injustice, soigner ses blessures et modifier son comportement. Ayrá représente enfin la fidélité dans les moments difficiles.
Ce que nous transmettent les Itans d’Oxalá
Les itans d’Oxalá ne présentent pas la création comme un acte accompli sans difficulté ni erreur.
Obatalá échoue dans sa première mission parce qu’il ne respecte pas tous les conseils reçus. Il accepte ensuite une nouvelle responsabilité et devient le façonneur des êtres vivants.
Face à Ikú, Oxalá ne répond pas par la violence. Il transforme une simple poule noire et utilise l’intelligence pour protéger une ville entière.
Oxaguiã montre l’énergie de la jeunesse, l’innovation et la volonté de bâtir. Mais son récit rappelle que toute autorité doit rester vigilante et répondre des injustices commises en son nom.
Oxalufã révèle une autre forme de puissance. Son corps avance lentement, mais sa volonté ne se brise pas. Il endure les épreuves sans abandonner son chemin et oblige finalement tout un royaume à reconnaître la gravité de l’injustice.
Oxaguiã agit rapidement et construit. Oxalufã avance lentement et conserve.
L’un porte le pilon, l’épée et le bouclier. L’autre s’appuie sur l’opaxorô qui rappelle l’organisation du monde et le poids du temps.
Ensemble, ils montrent que la création exige à la fois la force d’entreprendre et la sagesse de préserver ce qui a été construit.
Êpa Bàbá !
Sources et traditions consultées
Pierre Fatumbi Verger, Lendas Africanas dos Orixás, illustrations de Carybé, Éditions Corrupio, Salvador.
Reginaldo Prandi, Mitologia dos Orixás, Companhia das Letras, São Paulo.
Récits consacrés à Obatalá, Odudua et à la création d’Ifé.
Traditions relatives à la création de la pintade et aux peintures d’efun.
Récits d’Oxaguiã, roi d’Ejigbô, de l’invention du pilon et de l’emprisonnement d’Awoledjê.
Versions de l’emprisonnement d’Oxalufã à Oyó et de l’origine des Eaux d’Oxalá.
Traditions concernant le retour d’Oxalufã accompagné par Ayrá.
Traditions orales et variantes transmises dans différentes maisons de Candomblé.
Les itans appartenant à une tradition orale vivante, leurs versions peuvent varier selon les pays, les nations et les maisons de Candomblé. Les récits présentés ici sont des adaptations françaises fondées sur les sources citées.