L’eau douce, l’intelligence et la puissance féminine
Les itans d’Oxum révèlent une personnalité beaucoup plus profonde que l’image de la beauté et de la séduction à laquelle elle est parfois réduite. Oxum est la puissance des eaux douces, de la fécondité, de la maternité, de la prospérité et des sentiments. Elle représente également l’intelligence, la diplomatie et la capacité d’obtenir un résultat sans toujours recourir à la force.
Ses récits montrent une Orixá consciente de sa valeur. Lorsqu’elle est exclue, le monde cesse d’avancer. Lorsqu’Ogum abandonne sa forge, elle réussit là où les autres ont échoué. Lorsque la Terre est menacée par la sécheresse, elle accepte un voyage qui transforme son apparence mais révèle son courage. D’autres traditions la relient enfin à la connaissance des Odù et à l’art de la divination.
Comme tous les récits issus de la tradition orale, ces itans peuvent connaître différentes versions selon les peuples, les auteurs, les nations et les maisons de Candomblé.
Ora Yê Yê Ô !
Les récits présentés
Itan d’Oxum
Le monde découvre qu’il ne peut avancer sans Oxum
Lorsque les Orixás descendirent sur la Terre, ils commencèrent à organiser le monde. Ils se réunissaient pour partager les responsabilités, décider de l’avenir des êtres humains et déterminer la manière dont chaque partie de la création devait fonctionner.
Cependant, les Orixás masculins considéraient que ces décisions leur appartenaient. Ils tenaient leurs assemblées sans inviter Oxum ni les autres puissances féminines.
Oxum observa longtemps ce qui se passait. Elle possédait la connaissance des eaux, de la gestation et de tout ce qui permet à la vie de naître et de se développer. Pourtant, les autres se comportaient comme si sa présence n’était pas nécessaire.
Elle décida alors de leur montrer ce que devenait un monde construit en écartant sa puissance.
Peu à peu, les femmes cessèrent d’enfanter. Les animaux ne se reproduisirent plus. Les graines furent placées dans la terre, mais elles ne donnèrent aucune récolte. Les projets commencés par les Orixás échouaient les uns après les autres. Tout ce qui devait grandir restait immobile.
Inquiets, les Orixás consultèrent Olodumare. Celui-ci leur demanda si toutes les puissances avaient participé à leurs décisions. Ils durent reconnaître qu’Oxum avait été exclue de leurs assemblées.
Olodumare leur expliqua alors que rien ne pouvait naître, croître ou prospérer sans elle. La création ne reposait pas sur une seule force, mais sur l’équilibre entre des puissances différentes et complémentaires.
Les Orixás retournèrent auprès d’Oxum. Ils reconnurent leur erreur et l’invitèrent à prendre la place qui lui revenait dans les décisions du monde.
Oxum accepta de les rejoindre. Les femmes purent de nouveau donner naissance, les animaux se multiplièrent et les graines recommencèrent à germer. La vie retrouva son mouvement.
Cet itan ne présente pas Oxum comme une présence secondaire appelée uniquement lorsque les autres ont besoin d’elle. Il affirme que le pouvoir féminin participe dès l’origine à l’organisation du monde.
Ce que cet itan peut nous enseigner : aucune communauté ne peut prospérer durablement lorsqu’une partie de ses membres est écartée des décisions. La fécondité dont parle l’itan ne concerne pas seulement la naissance des enfants : elle représente aussi la capacité de faire naître des idées, des projets et un avenir.
Itan d’Oxum
Oxum, le paon et le vautour
Un jour, Olodumare fut profondément déçu par le comportement des habitants de la Terre. Les êtres humains avaient oublié le respect, tandis que les Orixás ne parvenaient plus à maintenir l’harmonie du monde.
La pluie cessa de tomber. Les rivières diminuèrent, les cultures séchèrent et la faim commença à se répandre. Les Orixás comprirent qu’ils devaient faire parvenir une offrande jusqu’à l’Orun afin de demander le retour de la pluie.
Mais la distance séparant la Terre du monde céleste était immense. Le soleil brûlait avec une telle intensité que personne ne voulait entreprendre le voyage.
Oxum se présenta. Dans certaines versions du récit, elle prit la forme d’un magnifique paon. Ses plumes brillaient de mille couleurs et tous admiraient sa beauté. Certains doutèrent pourtant de sa capacité à accomplir une mission aussi dangereuse.
Oxum s’envola en emportant l’offrande.
Plus elle montait, plus la chaleur devenait insupportable. Ses plumes commencèrent à brûler. Leurs couleurs disparurent et son corps se couvrit de marques sombres. Celle qui avait quitté la Terre sous l’apparence d’un paon arriva dans l’Orun semblable à un vautour.
Oxum aurait pu renoncer afin de préserver sa beauté, mais elle poursuivit son chemin. Ce qui comptait n’était plus son apparence : il fallait sauver les êtres qui souffraient sur la Terre.
Lorsqu’elle arriva devant Olodumare, celui-ci vit son épuisement et comprit l’importance de son sacrifice. Oxum lui remit l’offrande et demanda pardon pour le monde.
Touché par sa détermination, Olodumare accepta sa demande. Les nuages se rassemblèrent et la pluie recommença à tomber sur la Terre. Les rivières retrouvèrent leur force et les cultures purent renaître.
Les Orixás comprirent alors que celle qu’ils associaient à la douceur et à la beauté possédait également un courage exceptionnel.
Ce que cet itan peut nous enseigner : la beauté véritable ne dépend pas uniquement de l’apparence. Elle se révèle dans le courage, la générosité et la capacité à poursuivre un devoir malgré les épreuves. Oxum accepte de perdre ce que les autres admiraient en elle afin de préserver la vie.
Itan d’Oxum
Oxum ramène Ogum à la forge
Ogum travaillait depuis très longtemps dans sa forge. Il fabriquait les outils nécessaires pour cultiver la terre, construire les maisons, ouvrir les chemins et défendre les communautés.
Un jour, fatigué du bruit, de la chaleur et des exigences de son travail, il abandonna la ville. Il déposa ses outils et partit vivre seul dans la forêt.
Sans Ogum, les conséquences se firent rapidement sentir. Les instruments usés ne pouvaient plus être remplacés. Les agriculteurs ne disposaient plus des outils nécessaires pour travailler la terre. Les chasseurs et les constructeurs rencontrèrent les mêmes difficultés.
Les Orixás allèrent successivement dans la forêt pour convaincre Ogum de revenir. Certains lui donnèrent des ordres, d’autres lui rappelèrent ses responsabilités. Ogum refusa de les écouter et s’enfonça davantage parmi les arbres.
Oxum affirma qu’elle irait le chercher.
Les autres doutèrent de sa réussite. Ils avaient parlé avec autorité et montré leur puissance sans parvenir à faire changer Ogum d’avis. Comment Oxum pourrait-elle obtenir ce qu’ils n’avaient pas réussi à accomplir ?
Oxum entra seule dans la forêt. Elle ne donna aucun ordre à Ogum et ne chercha pas à le contraindre. Elle commença simplement à danser à une certaine distance de lui.
Ses mouvements suivaient le murmure de l’eau. Selon certaines versions, elle portait du miel sur les lèvres et son corps reflétait la lumière comme la surface d’une rivière.
Ogum aperçut Oxum entre les arbres. Intrigué, il fit quelques pas dans sa direction. Chaque fois qu’il s’approchait, elle poursuivait sa danse un peu plus loin.
Sans s’en rendre compte, Ogum la suivit jusqu’aux limites de la forêt, puis jusqu’à la ville. Lorsqu’il reconnut sa forge et les outils qu’il avait abandonnés, il comprit ce qu’Oxum avait accompli.
Elle ne l’avait ni affronté ni humilié. Elle lui avait permis de retrouver lui-même le chemin qu’il avait décidé de quitter.
Ogum reprit son travail. Le feu fut rallumé, le métal recommença à résonner et les outils purent de nouveau être distribués aux habitants.
Ce que cet itan peut nous enseigner : la douceur n’est pas le contraire de la force. Oxum réussit par l’intelligence, la patience et la compréhension de l’autre. Cet itan montre qu’il existe des situations dans lesquelles la contrainte renforce le refus, tandis qu’une approche différente permet de remettre ce qui était immobile en mouvement.
Itan d’Oxum
Oxum devient Apetebi et reçoit la connaissance de la divination
Dans une version afro-brésilienne de cet itan, Orunmilá vivait autrefois très simplement et tirait sa subsistance de la pêche. Le récit le désigne parfois directement sous le nom d’Ifá, en raison du lien profond qui l’unit au système divinatoire dont il est le gardien.
Un jour, Orunmilá se mit au service d’Elegbá, appelé Exu dans le Candomblé, pour une période de seize années.
Elegbá lui demanda de recueillir des noix de palmier et lui enseigna progressivement à les préparer et à interpréter les signes qu’elles révélaient. Orunmilá étudia avec sérieux et apprit à reconnaître les Odù, les chemins qu’ils annonçaient et les moyens de rétablir l’équilibre lorsqu’une difficulté se présentait.
Sa réputation grandit et de nombreuses personnes vinrent le consulter. Elles étaient si nombreuses qu’Orunmilá ne pouvait plus recevoir seul toutes celles qui attendaient ses conseils.
Oxum devint alors son Apetebi et l’assista dans son travail. Sous sa direction, elle apprit à reconnaître les signes du destin, à comprendre certains enseignements des Odù et à orienter les personnes confrontées aux épreuves de l’existence.
Ceux qui ne pouvaient être reçus immédiatement par Orunmilá se tournaient vers Oxum. Elle les écoutait avec attention et utilisait les connaissances qui lui avaient été transmises pour les aider à retrouver une direction.
D’autres versions racontent qu’Oxum obtint d’Exu les secrets du jeu de búzios grâce à son intelligence et à sa capacité à négocier. Ces variantes ne donnent pas toutes la même origine à son savoir, mais elles établissent un lien constant entre Oxum, Exu, Orunmilá et la connaissance divinatoire.
Elles rappellent également qu’Ifá et le jeu de búzios ne doivent pas être confondus. Les noix de palmier et l’opèlè appartiennent au système d’Ifá, tandis que les búzios constituent un autre instrument de consultation. Les traditions peuvent relier symboliquement leurs origines, mais leurs méthodes restent distinctes.
Ce que cet itan peut nous enseigner : Oxum ne reçoit pas seulement un pouvoir : elle accepte d’étudier, d’observer et de servir avant de conseiller les autres. L’intuition devient véritable connaissance lorsqu’elle est accompagnée d’apprentissage, de discipline et de responsabilité.
Ce que nous transmettent les Itans d’Oxum
À travers ces récits, Oxum apparaît comme une force indispensable à la continuité de la vie. Elle représente l’eau qui nourrit, la gestation qui prépare ce qui doit naître et l’intelligence qui découvre un passage là où la force seule ne suffit pas.
Elle sait rappeler sa valeur lorsqu’elle est exclue, risquer sa beauté pour sauver le monde, ramener Ogum sans l’affronter et transformer la connaissance reçue en assistance pour les autres.
Ses itans enseignent que la douceur peut être puissante, que la patience peut être une stratégie et que la beauté perd son sens lorsqu’elle n’est pas accompagnée de courage, de générosité et de discernement.
Comme l’eau douce, Oxum peut sembler calme tout en possédant la force nécessaire pour transformer le paysage et maintenir la vie.
Ora Yê Yê Ô !
Sources et traditions consultées
Reginaldo Prandi, Mitologia dos Orixás, Companhia das Letras, São Paulo, 2001.
Pierre Fatumbi Verger, Lendas Africanas dos Orixás, illustrations de Carybé, Éditions Corrupio, Salvador.
Récits afro-brésiliens consacrés à Oxum, à la restauration de la forge d’Ogum et au voyage vers l’Orun.
Versions relatives à Oxum comme Apetebi et à son apprentissage de la divination auprès d’Orunmilá et d’Exu.
Traditions orales et variantes transmises dans différentes maisons de Candomblé.
Les itans appartenant à une tradition orale vivante, leurs versions peuvent varier selon les pays, les nations et les maisons de Candomblé. Les récits présentés ici sont des adaptations françaises fondées sur les sources citées.