Les itans de Xangô racontent l’histoire d’un roi puissant, passionné et complexe. Ils montrent comment le feu peut protéger ou détruire, comment l’autorité exige la maîtrise de soi et pourquoi la justice ne doit jamais être confondue avec la vengeance.
Xangô est l’Orixá du tonnerre, de la foudre, du feu, de la royauté et de la justice. Ses récits le présentent comme un ancien souverain de Kossô et d’Oyó, un chef militaire puissant, un homme passionné et un personnage dont la colère pouvait être aussi redoutable que son courage.
Son principal symbole est l’oxé, le machado à deux lames. Ces deux côtés rappellent que la justice ne peut pas considérer une seule parole ni protéger aveuglément celui qui la réclame. Elle doit entendre les différentes parties, distinguer la vérité du mensonge et rétablir l’équilibre.
La justice de Xangô ne doit donc pas être confondue avec la vengeance. Demander justice signifie accepter que la vérité puisse également révéler nos propres fautes.
Xangô est aussi lié aux pierres de foudre, appelées edun ará, aux rochers et aux lieux où la puissance du feu rencontre la solidité de la terre.
Dans les traditions de nation Angola, sa puissance est notamment rapprochée de Zazi ou Nzazi. Cette correspondance n’efface toutefois pas les origines et les récits propres à chaque tradition.
Les itans ne présentent pas Xangô comme un roi toujours calme ou infaillible. Ils montrent au contraire un souverain capable de protéger et de construire, mais également de se laisser emporter par l’orgueil, la colère et le désir de puissance.
C’est précisément parce que Xangô connaît lui-même les conséquences des décisions irréfléchies qu’il devient une figure de la responsabilité et de la justice.
Kawó Kabiesilé, Xangô !
Les récits présentés
Itan de Xangô et de la royauté d’Oyó
Xangô devient roi de Kossô puis d’Oyó
Xangô était le fils d’Oranian, grand guerrier et fondateur du royaume d’Oyó.
Au cours de ses campagnes, Oranian traversa le territoire des Tapás, également appelés Nupes. Il conclut une alliance avec le roi de cette région et épousa l’une de ses filles, appelée Torosi ou Iamassê selon les traditions.
De cette union naquit Xangô.
Dès son enfance, Xangô se distingua par son énergie, son courage et son caractère difficile. Il aimait diriger les autres enfants, organisait des combats et supportait mal qu’on lui résiste.
En grandissant, il partit à la recherche d’un royaume dans lequel il pourrait exercer sa puissance.
Il arriva à Kossô.
Les habitants furent d’abord effrayés par son comportement. Xangô portait son oxé et possédait déjà la réputation d’un homme capable de cracher le feu et de lancer des pierres de foudre.
Certains habitants voulurent lui interdire l’entrée de la ville. Mais Xangô imposa sa présence et reçut finalement le titre d’Obá Kossô, le roi de Kossô.
Une fois installé sur le trône, il ne se contenta pas d’exiger l’obéissance. Il entreprit des travaux utiles, renforça la cité et organisa sa défense.
Mais Xangô aimait les voyages, les conquêtes et les aventures. Une vie entièrement paisible ne correspondait pas à sa nature.
Il quitta Kossô et parcourut différentes terres. Il arriva notamment à Irê, où vivait Ogum. C’est là qu’il rencontra Oiá-Iansã, qui travaillait auprès de la forge et actionnait le soufflet permettant d’attiser le feu.
Xangô et Iansã furent immédiatement attirés l’un par l’autre. Ils quittèrent Irê et poursuivirent leur route ensemble.
Xangô se rendit ensuite à Oyó, le royaume autrefois fondé par son père Oranian.
Le trône était alors occupé par son frère aîné, Dadá-Ajaká. Celui-ci était un homme paisible qui aimait les arts, la réflexion et la poésie. Mais beaucoup considéraient qu’il ne possédait pas l’énergie militaire nécessaire pour protéger et agrandir le royaume.
Xangô s’installa dans un quartier d’Oyó qu’il appela Kossô, en souvenir de son premier royaume.
Il commença par mener les armées de son frère. Grâce à ses victoires, Oyó étendit progressivement son influence.
Mais Xangô ne voulait pas rester seulement le chef des guerriers. Il désirait porter lui-même la couronne.
Il finit par détrôner Dadá-Ajaká et devint Alafin d’Oyó. Dans certaines généalogies, il est présenté comme le troisième roi ; dans d’autres, comme le quatrième.
Dadá-Ajaká fut éloigné du pouvoir pendant plusieurs années. Après la fin du règne de Xangô, il revint cependant sur le trône et se révéla capable de gouverner avec davantage de fermeté qu’auparavant.
Ce que cet itan peut nous enseigner : Xangô possède l’énergie nécessaire pour construire, protéger et agrandir un royaume. Mais cette même volonté peut devenir domination lorsqu’elle refuse toute limite. Dadá-Ajaká et Xangô représentent deux manières différentes de gouverner : le premier possède la sensibilité et la réflexion, tandis que le second possède la force et l’audace. L’itan rappelle qu’obtenir le pouvoir n’est pas la même chose que mériter de le conserver. La valeur d’un roi dépend aussi de ce qu’il apporte réellement à son peuple.
Itan de Xangô et du feu
Xangô enseigne aux humains à utiliser le feu pour cuisiner
À une époque très ancienne, les humains ne savaient pas encore produire ni conserver le feu.
Ils mangeaient les aliments froids et crus.
Un homme avait reçu d’Olorum et d’Exu de nombreux secrets qui lui permettaient d’agir sur le monde. Parce qu’il avait obtenu un savoir aussi important, les Orixás lui demandèrent d’organiser une grande fête en leur honneur.
Obatalá, Ifá et Xangô devaient être reçus avec dignité.
Mais les Orixás étaient fatigués de manger toujours les mêmes aliments crus. Ils voulaient recevoir une nourriture chaude et transformée par la cuisson.
L’homme se trouva devant une tâche qu’il ne savait pas accomplir.
Il se rendit à une croisée des chemins et demanda l’aide d’Exu. Il attendit pendant trois jours et trois nuits, mais aucune réponse ne lui parvint.
Il entendit seulement le bruit des branches qui se frottaient les unes contre les autres dans la forêt. Sous l’effet du vent, les arbres produisaient des craquements et des étincelles, comme s’ils se moquaient de son incapacité.
L’homme appela alors Xangô.
Xangô répondit par le tonnerre.
De puissants éclairs frappèrent les arbres. Certaines branches s’enflammèrent et tombèrent sur le sol.
L’homme observa attentivement ce qui se produisait.
Lorsque les flammes diminuèrent, il découvrit les braises. Il comprit qu’elles pouvaient demeurer chaudes longtemps après la disparition des grandes flammes.
Il recouvrit certaines braises avec de la terre et des morceaux de bois. Lorsqu’il les découvrit plus tard, il trouva des fragments noirs : le charbon.
Il plaça le charbon entre des pierres, ajouta des branches sèches et souffla jusqu’à ce que le feu reprenne.
Pour la première fois, l’homme put cuire les aliments.
Il prépara la nourriture demandée et organisa la fête. Les Orixás apprécièrent les plats chauds et autorisèrent les humains à en manger également.
Depuis ce jour, le feu ne servit plus seulement à effrayer, à brûler ou à détruire. Il permit aussi de cuire les aliments, de réchauffer les habitations et de réunir les personnes autour d’un même foyer.
Ce que cet itan peut nous enseigner : le feu de Xangô peut détruire, mais il peut également améliorer la vie. La puissance ne possède pas une seule fonction : tout dépend de la manière dont elle est comprise, maîtrisée et utilisée. Xangô montre le phénomène, mais l’homme doit ensuite observer les braises, découvrir le charbon et apprendre à entretenir les flammes. L’aide spirituelle ne remplace donc pas l’intelligence, l’attention et le travail humain.
Itan de Xangô et d’Obatalá
Xangô reçoit son collier rouge et blanc
Xangô était un fils puissant, mais difficile à maîtriser.
Il parcourait le monde selon sa propre volonté, se lançait dans des combats et refusait souvent d’écouter les conseils.
De nombreuses plaintes parvenaient à Obatalá. On lui rapportait les colères de Xangô, ses provocations et les troubles qu’il causait sur son passage.
Obatalá répondait que Xangô n’avait pas grandi auprès de lui et qu’il n’avait donc pas encore appris à reconnaître certaines limites.
Mais il savait qu’un jour viendrait où Xangô devrait accepter son autorité.
Un jour, Xangô rendait visite à l’une de ses femmes. Il avait attaché son cheval devant la maison.
Obatalá et Odudua passèrent par là et emmenèrent l’animal.
Lorsqu’il constata la disparition du cheval, Xangô entra dans une grande colère. On lui apprit que deux personnes âgées l’avaient pris.
Il partit immédiatement à leur poursuite, prêt à combattre ceux qu’il considérait comme des voleurs.
Lorsqu’il les rejoignit, il reconnut Obatalá.
Xangô voulut d’abord maintenir son attitude menaçante. Mais Obatalá ne recula pas devant lui.
Il lui ordonna de s’agenouiller et de se prosterner en signe de respect.
Malgré sa puissance, Xangô comprit qu’il se trouvait devant une autorité plus ancienne que la sienne. Il déposa ses armes et s’inclina.
Xangô portait alors un collier entièrement composé de perles rouges, couleur du feu, de la force et de l’action.
Obatalá défit ce collier. Il prit des perles blanches de son propre collier et les alterna avec les perles rouges de Xangô.
Il remit ensuite le nouveau collier à son fils.
Tous sauraient désormais que Xangô appartenait à la descendance d’Obatalá. Le rouge de son feu serait accompagné du blanc de la création, de la maîtrise et de la paix.
Ce que cet itan peut nous enseigner : une grande puissance n’autorise pas à mépriser ceux qui nous ont précédés. Xangô ne perd pas sa force lorsqu’il s’incline devant Obatalá : il apprend à reconnaître une autorité différente de la sienne. Le rouge représente l’énergie, la volonté et le feu, tandis que le blanc rappelle la réflexion, la patience et la responsabilité. Le véritable pouvoir exige aussi de savoir écouter et maîtriser sa propre force.
Itan de Xangô et de sa transformation
Xangô détruit accidentellement sa cité et devient un Orixá
Xangô était devenu un roi puissant. Son palais dominait Oyó et son armée lui permettait de défendre son royaume.
Mais il voulait posséder une force que personne d’autre ne pourrait égaler.
Il demanda aux plus grands connaisseurs de son royaume de préparer une substance capable d’augmenter le pouvoir de ses pierres de foudre. Il chercha également l’aide d’Exu, qui lui remit un mystérieux mélange rouge.
Oiá-Iansã fut chargée de transporter cette préparation jusqu’au palais.
Sur le chemin, sa curiosité la poussa à en goûter une petite quantité. Lorsqu’elle voulut expliquer à Xangô ce qui s’était produit, des flammes sortirent de sa bouche.
Xangô comprit que le mélange contenait le pouvoir qu’il recherchait.
Il monta sur une hauteur d’où il pouvait observer son palais et une grande partie de la ville. Il voulait tester cette nouvelle puissance et montrer que personne ne pourrait désormais lui résister.
Il plaça un peu de la préparation dans sa bouche et souffla.
Une immense flamme jaillit.
Le feu se répandit sur les toitures, atteignit le palais et se propagea dans la cité. Les flammes furent trop rapides et trop puissantes pour être maîtrisées.
La ville fut ravagée. Le palais, les richesses et de nombreuses vies disparurent dans l’incendie.
Xangô contempla les conséquences de son acte.
La force qu’il voulait utiliser contre ses ennemis venait de détruire une partie du peuple qu’il devait protéger.
Accablé par la douleur et la honte, il abandonna le royaume. Iansã demeura auprès de lui et l’accompagna dans sa fuite.
Xangô arriva finalement à Kossô. Ne supportant plus le poids de ce qui s’était produit, il frappa violemment le sol et disparut dans la terre.
Il rejoignit l’Orun et devint l’Orixá du tonnerre.
Iansã le suivit et disparut à Irá. Oxum et Obá devinrent des rivières.
Selon une autre version, Xangô fut rejeté par une partie de son peuple et se retira dans la forêt. La nouvelle de sa mort se répandit alors, mais son corps ne fut jamais retrouvé.
Ses fidèles proclamèrent :
« Obá kò so ! » — Le roi ne s’est pas pendu.
Ils affirmaient que Xangô n’était pas mort comme un homme ordinaire. Il était devenu une puissance présente dans le tonnerre, les éclairs et les pierres tombées du ciel.
L’expression fut également rapprochée de son ancien titre d’Obá Kossô, roi de Kossô.
Lorsque le tonnerre retentit, Xangô rappelle ainsi que la puissance possède toujours des conséquences et qu’aucun souverain n’est placé au-dessus de la responsabilité.
Ce que cet itan peut nous enseigner : Xangô ne détruit pas sa ville parce qu’il souhaite faire souffrir son peuple, mais parce qu’il utilise une puissance qu’il ne maîtrise pas encore. L’absence d’intention ne supprime cependant pas les conséquences. Une personne investie d’une grande autorité doit être encore plus prudente, car ses erreurs peuvent atteindre tous ceux qui dépendent d’elle. Le pouvoir sans mesure détruit ce qu’il devait protéger. La véritable justice commence lorsque l’on accepte de regarder ses propres actes avec la même rigueur que l’on juge ceux des autres.
Ce que nous transmettent les Itans de Xangô
Les itans de Xangô décrivent un personnage complexe.
Il n’est pas seulement le juge calme que certaines représentations modernes pourraient laisser imaginer. Il est un roi passionné, ambitieux, courageux, parfois autoritaire et souvent emporté par ses désirs.
À Kossô et à Oyó, il montre sa capacité à gouverner, conquérir et organiser un royaume. Mais son accession au pouvoir rappelle également que l’ambition peut conduire à écarter ceux qui se trouvent sur notre chemin.
En offrant le feu aux humains, Xangô devient une puissance civilisatrice. Le feu sauvage du ciel se transforme en chaleur, en nourriture et en foyer.
En s’inclinant devant Obatalá, il comprend que la force doit accepter une autorité plus ancienne et plus sage. Les perles blanches viennent équilibrer le rouge de sa colère et de son énergie.
En détruisant accidentellement sa propre cité, il découvre enfin que le pouvoir exige la maîtrise de soi. Celui qui juge les autres doit également être capable de reconnaître ses propres erreurs.
Le machado à deux lames de Xangô prend alors tout son sens.
La justice regarde les deux côtés d’une affaire. Elle protège l’innocent, confronte le responsable et ne devient jamais un instrument de vengeance personnelle.
Xangô nous enseigne ainsi que la véritable autorité ne réside pas seulement dans la capacité de commander. Elle se trouve dans la volonté de protéger, d’écouter, de décider avec équilibre et d’assumer les conséquences de ses décisions.
Kawó Kabiesilé, Xangô !
Sources et traditions consultées
Pierre Fatumbi Verger, Lendas Africanas dos Orixás, illustrations de Carybé, Éditions Corrupio, Salvador.
Reginaldo Prandi, Mitologia dos Orixás, Companhia das Letras, São Paulo.
Reginaldo Prandi, Xangô, o Trovão, Companhia das Letrinhas.
Reginaldo Prandi et Armando Vallado, travaux consacrés à Xangô, roi d’Oyó, et à son importance dans la formation du Candomblé.
Récits consacrés à Oranian, Dadá-Ajaká, Kossô et à la royauté d’Oyó.
Traditions relatives à l’apprentissage du feu et à la cuisson des aliments.
Variantes expliquant l’origine du collier rouge et blanc de Xangô.
Versions de la destruction d’Oyó, de la disparition de Xangô et de l’expression « Obá kò so ».
Traditions orales et variantes transmises dans différentes maisons de Candomblé.
Les itans appartenant à une tradition orale vivante, leurs versions peuvent varier selon les pays, les nations et les maisons de Candomblé. Les récits présentés ici sont des adaptations françaises fondées sur les sources citées.